Côte d’Ivoire – Blanchiment des capitaux : « L’argent sale fragilise l’économie et les institutions » (Prof. Prao Yao Séraphin)

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À l’initiative de la société civile l’africanisme, une conférence débat s’est déroulée le samedi 29 août 2026, à l’Hôtel Tiama d’Abidjan, sur le blanchiment des capitaux. Le Professeur PRAO Yao Séraphin a participé à ce grand panel. Dans cette interview accordée aux quotidiens ivoiriens, il revient sur les conséquences du blanchiment des capitaux, les secteurs à risque et l’inscription de la côte d’ivoire sur la liste grise du GAFI (Groupe d’action financière). 

Question 1 :  Bonjour professer PRAO Yao Séraphin. Pouvez-vous nous définir le blanchiment des capitaux? 

Réponse : Le blanchiment des capitaux consiste à traiter les actifs provenant d’activités criminelles de manière à en dissimuler l’origine illicite. Juridiquement, le blanchiment de capitaux est défini comme étant l’infraction constituée par un ou plusieurs des agissements énumérés ci-après, commis intentionnellement, à savoir : 

– la conversion ou le transfert de biens, par toute personne qui sait ou aurait dû savoir que ces biens proviennent d’un crime ou délit ou d’une participation à un crime ou à un délit, , tels que définis par les législations nationales des États membres ou d’une participation à ce crime ou délit, dans le but de dissimuler ou de déguiser l’origine illicite desdits biens ou d’aider toute personne impliquée dans la commission de ce crime ou délit à échapper aux conséquences juridiques de ses actes ; 

– la dissimulation ou le déguisement de la nature, de l’origine, de l’emplacement, de la disposition, du mouvement ou de la propriété réelle de biens ou de droits y relatifs par toute personne qui sait ou aurait dû savoir que ces biens proviennent d’un crime ou délit ou d’une participation à un crime ou à un délit, tels que définis par les législations nationales des États membres ou d’une participation à un crime ou délit ; 

– l’acquisition, la détention ou l’utilisation de biens dont celui qui s’y livre, sait ou aurait dû savoir, au moment de la réception desdits biens, qu’ils proviennent d’un crime ou d’un délit, tels que définis par les législations nationales des États membres ou d’une participation à un crime ou délit ; 

– la participation à l’un des actes visés aux points précédents, le fait de s’associer pour le commettre, de tenter de le commettre, d’aider ou d’inciter quelqu’un à le commettre ou de le conseiller, à cet effet, ou de faciliter l’exécution d’un tel acte.
Il y a blanchiment de capitaux, même si cet acte est commis par l’auteur de l’infraction ayant procuré les biens à blanchir. Il y a également blanchiment de capitaux, même si les activités qui sont à l’origine des biens à blanchir sont exercées sur le territoire d’un autre Etat membre ou celui d’un Etat tiers. 

Question 2 :  Comment ça se déroule dans la pratique? 

Réponse : Le blanchiment de capitaux suit classiquement un processus séquentiel en trois étapes principales : le placement, l’empilement (ou stratification) et l’intégration.  

La première étape est le placement qui consiste à introduire l’argent d’origine illicite (souvent en espèces) dans le circuit financier ou économique légitime. Cela se fait à travers des dépôts bancaires fractionnés (schtroumpfage), mélange d’espèces avec les recettes d’un commerce physique légitime (restaurants, bars), ou achat d’actifs de valeur. L’objectif est d’éloigner physiquement les fonds de leur source criminelle initiale pour réduire l’encombrement des liquidités.  

La seconde étape est l’empilement qui consiste à multiplier les transactions financières complexes pour brouiller les pistes et obscurcir la traçabilité des fonds. Les méthodes courantes sont les virements successifs entre de multiples comptes nationaux et internationaux, recours à des sociétés écrans ou conversion rapide d’actifs (comme l’achat-vente d’or, d’œuvres d’art ou de cryptomonnaies). Cela permet de rompre le lien direct entre l’argent et l’infraction d’origine en créant un labyrinthe financier difficile à auditer.  

La troisième est l’intégration ou recyclage qui consiste à réintroduire l’argent nettoyé dans l’économie légale sous une apparence de fonds tout à fait légitimes. Elle se manifeste par des investissements dans l’immobilier de prestige, prises de participation dans des entreprises, octroi de faux prêts aux dirigeants ou versement de dividendes. Ainsi, les criminels arrivent à jouir de ses biens publiquement sans attirer l’attention des autorités de régulation ou fiscales. 

Question 3:  Quels sont les enjeux économiques du blanchiment des capitaux en Côte d’Ivoire? 

Réponse : Le blanchiment de capitaux en Côte d’Ivoire fragilise la stabilité macroéconomique et fausse la concurrence loyale au détriment des entreprises formelles. 

En premier lieu, la distorsion des marchés et de l’immobilier. Le blanchiment crée une hausse artificielle des prix car linjection d’argent illicite dans des secteurs comme l’immobilier ou la grande distribution crée une inflation artificielle. En effet, l’argent en circulation est très élevé par rapport à ce qu’il faut pour acheter les biens et services. En plus, le blanchiment crée une concurrence déloyale car les entreprises financées par des fonds blanchis n’ont pas besoin de rentabilité classique, ce qui pénalise les PME et les acteurs économiques honnêtes. Les entreprises qui servent à blanchir de l’argent peuvent pratiquer des prix anormalement bas, pénalisant les sociétés respectueuses des lois. 

En second lieu, la fragilisation du secteur financier. Le blanchiment peut engendrer un risque de réputation et de liquidité. En effet, les banques et institutions financières ivoiriennes exposées aux flux clandestins subissent des risques accrus de sanctions internationales et de perte de confiance. Un système financier perçu comme poreux expose les banques ivoiriennes à des sanctions internationales ou à la perte de correspondants bancaires étrangers. Dans un tel système, on constate le plus souvent un détournement de l’épargne car les circuits informels et illicites captent des ressources qui échappent au financement productif de l’économie réelle.  

En troisième lieu, un impact négatif sur les finances publiques. Le blanchiment des capitaux engendre un manque à gagner fiscal. En effet, la fraude et les flux non tracés réduisent les recettes fiscales de l’État, limitant sa capacité à investir dans les infrastructures et les services de base. En clair, les flux financiers occultes échappent à l’impôt, réduisant les ressources financières de l’État pour ses projets de développement. 

Question 4:  Quelles sont les conséquences du blanchiment des capitaux en matière de gouvernance en Côte d’Ivoire? 

Réponse : Le blanchiment des capitaux affaiblit les institutions, favorise la corruption et réduit l’efficacité de l’État de droit en Côte d’Ivoire. Premièrement, on a un affaiblissement de l’État de droit et des institutions. Cela se manifeste par une propagation de la corruption car l’argent sale sert souvent à corrompre des agents publics et des décideurs, ce qui fragilise l’intégrité de l’administration. En outre, les citoyens perdent confiance dans les institutions publiques et le système judiciaire lorsque l’impunité semble protéger les auteurs de crimes économiques. Bien plus, cela engendre une distorsion de l’action publique car les priorités de l’État peuvent être détournées pour servir les intérêts de réseaux criminels influents. 

Deuxièmement, un impact sur l’économie et la régulation. Le blanchiment des capitaux crée une concurrence déloyale car les entreprises aux mains de réseaux de blanchiment faussent le marché grâce à des fonds illicites. En outre, il crée une certaine inefficacité de la réglementation. En effet, les contrôles financiers et administratifs sont contournés, ce qui détériore la stabilité du secteur financier. Par-dessus tout, les défaillances constatées (comme l’inscription sur la liste grise du Groupe d’Action Financière en 2024) nuisent à l’attractivité du pays pour les investisseurs étrangers. 

Question 5:  Quels sont les conséquences du blanchiment des capitaux en Côte d’Ivoire? 

Réponse : Le blanchiment de capitaux en Côte d’Ivoire fragilise l’économie nationale, perturbe le système financier et expose le pays à des sanctions internationales.  

En premier lieu, le blanchiment de capitaux a des conséquences économiques. Il crée une distorsion de la concurrence. L’injection d’argent sale fausse les règles du marché et pénalise les entreprises honnêtes, notamment dans des secteurs sensibles comme l’immobilier. En outre, les pertes de recettes fiscales sont énormes. En effet, les flux financiers occultes échappent à l’impôt, réduisant les ressources financières de l’État pour ses projets de développement. L’argent sale peut déstabiliser le système financier. En effet, la circulation de capitaux illicites entraîne des fluctuations imprévisibles et perturbe les flux financiers traditionnels.  

En second lieu, les conséquences sont d’ordre géopolitique et reputationnel. La Côte d’Ivoire a été placée sur la liste grise du GAFI (Groupe d’action financière) et classée parmi les pays à haut risque par l’Union européenne en raison des faiblesses persistantes de son cadre juridique. Ce classement impose aux institutions financières internationales et européennes de renforcer leur vigilance, ce qui complexifie et renchérit les transactions pour l’économie ivoirienne.  

En troisième lieu, les conséquences sécuritaires et sociales. L’argent sale peut financer le terrorisme et la criminalité. Le blanchiment permet de pérenniser les réseaux de criminalité organisée, la corruption et le trafic de stupéfiants. Il favorise indirectement le financement du terrorisme et la prolifération des armes dans la sous-région ouest-africaine.  

En quatrième lieu, une augmentation du coût du crédit. En effet, les banques étrangères augmentent les taux sur les prêts à cause du risque élevé. En conséquence, on assistera au ralentissent les transactions avec les partenaires ivoiriens, ce qui pénalise le commerce extérieur. 

Question 6:  Quels sont les secteurs vulnérables au blanchiment des capitaux en Côte d’Ivoire? 

Réponse : En Côte d’Ivoire, les principaux secteurs vulnérables au blanchiment des capitaux identifiés par l’Analyse Nationale des Risques (ANR) incluent l’immobilier, le secteur financier et le secteur informel. On le secteur de l’immobilier qui est très prisé pour l’investissement et le placement de fonds illicites grâce à la valeur élevée des biens et à la complexité des transactions. Le secteur financier également. En effet, les banques, les institutions de microfinance et les services de transfert de fonds sont exposés en raison des flux de liquidités importants.  Le tourisme, l’hôtellerie et la restauration sont aussi des domaines brassant beaucoup d’espèces au quotidien. Les jeux de hasard et casinos sont particulièrement ciblés en raison de la manipulation possible de jetons et de flux financiers rapides. Enfin le secteur informel à cause de l’utilisation excessive de liquidités facilitant la circulation d’argent non traçable. 

Question 7:  Quels sont les dispositifs de lutte contre le blanchiment des capitaux et le financement du terrorisme (LBC/FC) de la Côte d’Ivoire? 

Réponse : Le dispositif de la Côte d’Ivoire en matière de lutte contre le blanchiment de capitaux, le financement du terrorisme et la prolifération des armes (LBC/FT-PADM) repose sur une stratégie nationale et des institutions dédiées. D’abord, on a la stratégie Nationale LBC/FT-PADM (2021-2030) qui vise à protéger l’économie après une Évaluation Nationale des Risques (ENR). Ensuite, nous avons la Cellule Nationale de Traitement des Informations Financières (CENTIF-CI) qui centralise et analyse les déclarations de soupçon. Enfin, la BCEAO qui impose des instructions strictes sur l’identification de la clientèle et les seuils de transactions. Il existe également la Haute Autorité pour la Bonne Gouvernance (HABG) qui poursuit les infractions de corruption et d’enrichissement illicite associées au blanchiment. 

Question 8:  Depuis 2024, la Côte d’Ivoire se trouve sur la liste grise du GAFI. L’Algérie qui était également inscrite sur la liste la même année est sortie de cette liste. Comment expliquez-vous que la Côte d’Ivoire soit encore sur la liste? 

Réponse : En effet, le pays a été placé sous surveillance renforcée par le GAFI pour combler des manques dans son système financier. Mais l’Algérie ne figure plus sur la liste grise du GAFI (Groupe d’action financière), après en avoir été officiellement retirée le 19 juin 2026. Les mesures prises sont nombreuses et efficaces. 

En premier lieu, des mesures de restriction du cash (« Guerre au cash »). Pour assécher les circuits informels et renforcer la transparence, l’État a instauré des interdictions strictes. Pour les transactions immobilières, l’Algérie a décidé une interdiction totale des paiements en espèces. Pour les achats de véhicules neufs, une obligation d’utiliser des moyens de paiement scripturaux ou bancaires. Les dépôts bancaires sont très surveillés avec un durcissement des contrôles et des justificatifs requis pour tout versement d’espèces sur les comptes. 

En second lieu, la transparence des sociétés et bénéficiaires effectifs. L’Algérie a mis l’accent sur l’identification des propriétaires car les autorités ont un accès direct aux informations exactes et à jour sur les bénéficiaires effectifs (les personnes physiques qui contrôlent réellement une entreprise). Une application de sanctions dissuasives en cas de violation des obligations de déclaration des bénéficiaires effectifs par les entreprises. En outre, la lutte contre les structures opaques s’est accentuée. Cela s’est manifesté par une réduction des risques d’utilisation de montages juridiques complexes ou fictifs à des fins de blanchiment de capitaux. 

En troisième lieu, une réforme et modernisation du système bancaire. La banque centrale de l’Algérie et le ministère des Finances ont engagé une modernisation structurelle du secteur bancaire. On a assisté à une évaluation systématique des menaces financières pour adapter la surveillance bancaire. Les banques ont travaillé à l’identification stricte des propriétaires réels et finaux des sociétés clientes. La généralisation du principe de « reconnaissance du client » avant toute validation de transaction. Les banques ont amélioré leur réactivité dans le signalement des flux douteux. En plus, le contrôle douanier et fiscal s’est renforcé avec la surveillance sur la traçabilité des flux financiers transfrontaliers. 

En quatrième lieu, une répression des circuits illicites et réformes. Pour obtenir cette levée de surveillance, l’Algérie a considérablement durci son arsenal législatif et opérationnel. On peut noter une interdiction faite aux banques d’accepter les paiements en espèces pour l’achat de logements et de véhicules neufs afin de casser l’économie informelle. Sur le terrain, on a enregistré une multiplication des opérations des services de sécurité contre les réseaux de l’argent sale et démantèlement de plusieurs filières de blanchiment.  

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