Derrière les immeubles qui sortent de terre, les transactions financières et les patrimoines qui s’enrichissent parfois à grande vitesse, une question demeure : d’où vient l’argent ? C’est autour de cette interrogation que la Société civile L’Africanisme a réuni, samedi 29 août 2026, à l’Hôtel Tiama d’Abidjan, plusieurs acteurs institutionnels, judiciaires, universitaires et de la société civile.

Placée sous le thème « Argent sale et bonne gouvernance : qui veille, qui contrôle, qui rend compte ? », cette conférence-débat a permis de mettre en lumière les mécanismes du blanchiment de capitaux et ses conséquences sur l’économie et la société ivoirienne.

Pour le Pr Prao Yao Séraphin, professeur titulaire d’économie à l’Université Alassane Ouattara de Bouaké, le blanchiment ne constitue pas uniquement une affaire financière. Il peut directement toucher le quotidien des populations.
« Le blanchiment d’argent déstabilise déjà l’économie au niveau macroéconomique en agissant sur le secteur financier », a-t-il expliqué. Selon lui, l’afflux de capitaux illicites peut également provoquer une « inflation artificielle », notamment dans l’immobilier, en faisant grimper le prix des terrains et des loyers.
L’économiste a également relevé les distorsions de concurrence provoquées par l’argent sale, certains opérateurs pouvant pratiquer des ventes à perte grâce à des ressources d’origine illicite.
Au plan judiciaire, M. Souhoune Serge Abraham, juge au pôle pénal économique et financier, a placé l’origine des ressources au cœur du dispositif de contrôle.
« Tout dépend de l’origine des fonds. Si l’origine est illicite, le financement que vous recevez devient lui-même illicite, et les transactions successives peuvent conduire au blanchiment des capitaux », a t-il expliqué.
Poursuivant, il a fait savoir qu’une discordance entre les revenus déclarés et le patrimoine détenu peut conduire les institutions compétentes à rechercher la provenance des ressources.
De son côté, M. Bomisso Tiako Fiacre, chargé d’études et représentant la directrice de l’investigation et des poursuites de la Haute Autorité pour la Bonne Gouvernance, a rappelé l’importance d’une action coordonnée entre les différentes structures de contrôle et de lutte contre les infractions financières.
« Beaucoup de mécanismes sont mis en place pour lutter efficacement contre la corruption, notamment la plateforme Signalis et le 800 800 11. Mais sans dénonciation de la population, il est difficile pour la Haute Autorité de traiter ou d’analyser un dossier. »

Le représentant de la CENTIF, le commissaire divisionnaire-major DJobi Irié François, conseiller technique du président de la CENTIF, a mis l’accent sur la nécessité de renforcer la traçabilité des transactions, notamment par la réduction de l’utilisation du cash et le développement des moyens de paiement numériques.
«Pour bloquer l’argent sale, il faut fermer la porte à l’anonymat du cash et imposer la traçabilité. »
Le conseiller technique du président de la CENTIF prône une accélération des moyens de paiement numériques pour renforcer la transparence financière et priver les réseaux criminels de leur canal de prédilection.
Les échanges ont également souligné l’importance de la société civile, des médias et des citoyens dans la détection et le signalement des pratiques suspectes.

Au-delà des institutions, les participants ont appelé à un changement de comportement. « On ne lutte pas exclusivement avec les institutions. On ne lutte pas exclusivement avec les textes. On lutte avec des consciences éveillées », a martelé un intervenant.

Pour L’Africanisme, la lutte contre l’argent sale apparaît ainsi comme une responsabilité partagée. Car, au-delà des contrôles et des sanctions, c’est une nouvelle culture de l’intégrité qu’il faut construire. Une bataille où la meilleure richesse à préserver reste celle qui ne se dissimule pas : la confiance du citoyen dans ses institutions et dans son pays.
Josué Koffi


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