Lors d’une conférence consacrée aux origines des Gua-Mbié, tenue le vendredi 21 août 2026 à Kragbalilié, le professeur Tedy Joachim Ablé, philosophe, anthropologue et spécialiste de la traduction historique, a livré une lecture fondée sur la tradition orale et les récits ancestraux. Il conteste notamment l’idée selon laquelle les Gua-Mbié seraient originaires de Sassandra ou du Liberia et situe leur foyer ancestral dans la région de Zikisso.
Zikisso, berceau ancestral des Gua-Mbié

Pour le professeur Tedy Joachim Ablé, l’histoire des Gua-Mbié doit être appréhendée à partir de leur propre tradition historique, longtemps reléguée au second plan au profit de récits produits ou consignés par des observateurs extérieurs.
Selon son analyse, le foyer ancestral des Gua-Mbié se situe à Ziki-Mbliyi, dans l’actuelle zone de Zikisso. C’est de cet espace que seraient partis, au fil des migrations anciennes, plusieurs groupes appartenant à la même matrice lignagère et culturelle.
« De Ziki-Mbliyi, les Déboa rallient le territoire de Ziki-Déblé à Dji-Dji », a-t-il expliqué, présentant ces déplacements comme des étapes importantes dans la constitution de l’espace historique des Gua-Mbié.
Le chercheur rattache également à cette dynamique migratoire la création de plusieurs villages et l’implantation progressive des différentes familles dans leur territoire actuel.
Les Gua-Mbié ne seraient pas originaires de Sassandra.
L’une des principales thèses développées au cours de cette conférence concerne l’origine géographique des Gua-Mbié.

Le professeur Ablé réfute l’affirmation selon laquelle ce peuple serait venu de Sassandra. Il reconnaît toutefois que certaines familles ont pu rejoindre cette zone au cours de migrations successives.
« Le fait que certaines familles soient établies chez nos frères les Néwouo ne signifie absolument pas que les Gua-Mbié viennent de Sassandra », a-t-il soutenu.
Il évoque notamment le parcours de certaines lignées ayant quitté Zikisso pour se diriger vers Gwo-Gné, puis Gagnoa et enfin Sassandra. Pour lui, ces déplacements doivent être interprétés comme des mouvements internes de populations et non comme la preuve d’une origine sassandraise.
Le conférencier rejette également les récits faisant état d’une origine libérienne des Gua-Mbié, estimant que ces affirmations ne seraient étayées par aucune tradition historique suffisamment établie.
Klagba Gnagbo : une naissance à Sassandra qui ne change pas l’origine du peuple
Le cas de Klagba Gnagbo, également appelé Kragbé Gnagbé, a également été évoqué.
Le professeur Ablé reconnaît que ce dernier serait né à Sassandra et y aurait grandi auprès des Néwouo. Mais, selon lui, cette donnée biographique ne saurait être assimilée à une preuve de l’origine sassandraise de l’ensemble des Gua-Mbié.
Il invite ainsi les nouvelles générations à dépasser les interprétations simplificatrices et à accorder davantage d’attention aux récits transmis par les anciens.
Le poids des récits coloniaux dans la lecture des peuples ivoiriens
Dans son exposé, le professeur Tedy Joachim Ablé a également porté un regard critique sur certains travaux ethnolinguistiques de l’époque coloniale.
Il cite notamment le linguiste français Maurice Delafosse, auquel il reproche d’avoir contribué, selon lui, à fragmenter la réalité culturelle et linguistique des populations de Côte d’Ivoire.
Cette classification aurait, à ses yeux, favorisé une lecture excessivement compartimentée des populations ivoiriennes, dont les liens historiques, linguistiques et culturels seraient beaucoup plus complexes.
Le conférencier estime donc nécessaire de confronter les écrits coloniaux aux traditions orales locales afin de parvenir à une compréhension plus nuancée des origines et des migrations des différents peuples.
Les Gohou de Yélé-Watta et la création de Gohoublé.
Le récit présenté s’intéresse également aux Gohou de Yélé-Watta, qui auraient quitté leur ancien territoire de Brihiri pour rejoindre Dji-Dji, avant de créer le village de Gohoublé.
Selon la tradition rapportée par le professeur Ablé, leur déplacement serait lié à un épisode ancien particulièrement grave, au cours duquel une femme aurait été tuée dans des circonstances qui avaient profondément marqué la communauté.
Les intéressés auraient alors été considérés comme des « Déboa », terme que le conférencier rapproche de l’idée de « coupeurs d’hommes ».
Le professeur Ablé prend toutefois soin de préciser que ce récit appartient à l’histoire ancestrale et ne doit en aucun cas être transposé dans les relations sociales contemporaines.
Déboa, Apaléhé-Nwan et Gua-Mbié : une histoire étroitement liée
La conférence a également permis de revenir sur les rapports entre les Déboa, les Apaléhé-Nwan et les Gua-Mbié.
Le professeur Ablé conteste certaines interprétations attribuant aux Gua-Mbié un départ depuis le village de Klépkadouhou. Il considère notamment que l’appellation « Guamba » serait plutôt une déformation ou une évolution du terme Gua-Mbié, et non la preuve d’un mouvement migratoire particulier.
Il revient également sur les travaux et témoignages de Seri Lotchi, ancien porte-canne d’Adien Dignan Bally, dont certaines interprétations historiques sont, selon lui, sujettes à discussion.
Toutefois, il relève un élément qu’il juge pertinent dans cette lecture : si les Gua-Mbié ont effectivement migré de Gua-Mboco vers Gagnoa, leur déplacement aurait suivi une direction d’est en ouest, ce qui, à ses yeux, renforce l’hypothèse d’une implantation antérieure dans la partie orientale.
Ziki-Mbliyi et Ziki-Déblé, les deux pôles du foyer ancestral.
Au terme de son exposé, le professeur Tedy Joachim Ablé insiste sur l’importance de Zikisso dans la mémoire historique des Gua-Mbié.
Il présente notamment Ziki-Mbliyi, associé à plusieurs villages parmi lesquels Brihiri, Gohoublé, Gnèpôko et Gbodjéhaiko, ainsi que Ziki-Déblé à Dji-Dji, comme des espaces majeurs de cette histoire ancestrale.
Pour lui, ces différents sites constituent les traces concrètes d’une histoire ancienne qu’il convient de préserver, de documenter et de transmettre aux générations futures.
Pour une réappropriation de la mémoire historique
La démarche du professeur Tedy Joachim Ablé s’inscrit ainsi dans une volonté de réinterroger les récits historiques à partir des traditions locales.
Son propos invite surtout à une confrontation entre les sources écrites, les travaux scientifiques et la mémoire orale des communautés, afin de mieux comprendre les migrations, les alliances et les liens entre les différents groupes.
La conférence a également ouvert la voie à d’autres contributions scientifiques. Le professeur titulaire des universités Alphonse Sekré Gbodjé, politologue et historien contemporain, est notamment appelé à approfondir la question de la juridiction traditionnelle des Gua-Mbié, notamment leurs règles, leurs normes sociales, leur conception du droit et de la justice.
Parmi les éléments évoqués figure le Djahaidjó, présenté comme une institution ancienne destinée notamment à réguler les activités commerciales et à assurer la justice au sein de la communauté.
Au-delà des divergences d’interprétation, cette réflexion met en lumière un enjeu essentiel : celui de la sauvegarde des traditions historiques et de la transmission d’une mémoire collective susceptible de contribuer à une meilleure compréhension des peuples et des cultures de Côte d’Ivoire.
Sylvain Dakouri

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