Interview – Diornite Poda : « L’école ivoirienne est à un tournant stratégique »

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Alors que les défis éducatifs s’amoncellent en Côte d’Ivoire, inégalités d’accès, formation des enseignants, inadéquation formation-emploi, les autorités se disent résolument engagées à transformer l’école en un levier de développement inclusif.

Dans un contexte marqué par la montée des aspirations sociales et l’urgence de préparer une jeunesse nombreuse aux réalités du XXIe siècle, le système éducatif est sommé d’évoluer en profondeur.

Quelle vision stratégique ?

Quelles réformes concrètes ?

Et comment répondre aux attentes d’une population en quête d’équité et de qualité ?
Diornite Poda, expert en politiques éducatives, fait le point sans détour dans une interview exclusive.

1. Selon vous, quelles sont les priorités actuelles et les orientations stratégiques majeures pour l’éducation en Côte d’Ivoire pour la prochaine année scolaire et pour les cinq années à venir ?

Les priorités pour l’année scolaire à venir et pour les cinq prochaines années incluent :

**Accès universel à l’éducation** : Le taux brut de scolarisation au primaire est estimé à 93,6 % (2022), mais chute à 59,7 % au secondaire. La priorité est donc d’augmenter le taux d’achèvement et la transition entre les cycles.

**Qualité des apprentissages** : Selon les évaluations EGRA/EGMA, moins de 25 % des élèves atteignent les compétences minimales en lecture et mathématiques à la fin du cycle primaire.

**Réforme de la gouvernance** : Décentralisation de la gestion éducative, renforcement des directions régionales (DRENA) et implication des collectivités territoriales.

**Développement du TVET** : Moins de 10 % des élèves du secondaire sont inscrits dans les filières techniques. Objectif : atteindre 25 % d’ici 2030.

**Inclusion numérique** : Actuellement, moins de 30 % des établissements scolaires disposent d’un accès à Internet ou à des outils numériques. Une stratégie d’équipement et de formation est en cours de déploiement.

2. Quelles sont les réformes éducatives les plus importantes en cours ?

Réformes clés en cours : – **École obligatoire jusqu’à 16 ans** : Vise à réduire l’abandon scolaire précoce. Cette mesure a permis une hausse de 5 points du taux d’entrée au collège entre 2015 et 2022.

– **Réforme du bac** : En 2023, plus de 320 000 candidats ont passé un bac digitalisé et anonymisé, renforçant la transparence.

– **Développement du TVET** : De 64 établissements en 2015, la Côte d’Ivoire est passée à plus de 130 établissements techniques et professionnels en 2023.

– **Plan national pour l’éducation numérique** : Moins de 20 % des écoles primaires ont un accès structuré aux TIC. Le programme vise à équiper 5 000 établissements d’ici 2027.

3. Quels sont les défis actuels du système éducatif ivoirien ?

Défis identifiés :- **Accès** : Seulement 53 % des enfants du milieu rural achèvent le cycle primaire.- **Qualité** : Le score moyen des élèves ivoiriens en évaluation régionale PASEC reste inférieur à la moyenne UEMOA.

– **Financement** : Le budget alloué à l’éducation représente environ 17 % du budget national (2023), contre plus de 25 % recommandé par l’UNESCO.

– **Gouvernance** : Faible autonomie des établissements. Moins de 10 % des écoles ont un conseil de gestion opérationnel.-

**Adéquation emploi-formation** : Le taux de chômage des jeunes diplômés reste supérieur à 30 %, illustrant le décalage entre formation et marché du travail.

4. Quelle vision à long terme conseilleriez-vous au MEN ?

Vision 2040 : Un système éducatif inclusif, compétitif à l’échelle régionale et internationalement aligné.Indicateurs visés :

– Taux de scolarisation net primaire de 100 %.- Taux de transition vers le secondaire supérieur de 80 %.

– Doublement du taux d’insertion professionnelle des jeunes diplômés.- Positionnement de la Côte d’Ivoire dans le top 3 UEMOA sur les scores PASEC.

Inspiré du modèle sud-coréen, il est impératif d’ancrer une culture de la performance, d’innovation et d’investissement massif dans la formation des enseignants et l’infrastructure scolaire.

6. Mesures pour améliorer la scolarisation des filles, ruraux et défavorisés ?

Mesures spécifiques recommandées :- **Internats pour filles** :

En 2022, le taux de scolarisation des filles en zone rurale au secondaire était de 38 %, contre 52 % en zone urbaine.

Des internats ciblés réduiraient cette disparité.- **Subventions ciblées** : Mise en œuvre de transferts monétaires conditionnels comme au Ghana ou au Sénégal.

– **Mobilisation communautaire** : L’implication des comités de gestion scolaire a montré une hausse de 10 % de la rétention dans les zones pilotes.7. Quelles sont les politiques pour la formation des enseignants ?Constats :- Plus de 70 % des enseignants contractuels n’ont pas de formation pédagogique complète à l’entrée.

– Les CAFOP et ENI forment environ 8 000 enseignants/an, alors que les besoins sont estimés à 12 000.Solutions proposées :

– Certification continue des enseignants tous les 5 ans.- Plateforme nationale de formation continue en ligne.- Prime annuelle liée à la performance pédagogique (mesurée via les résultats d’élèves et l’innovation en classe).

8. Quelle place du numérique dans l’enseignement ? Statistiques :- Moins de 15 % des écoles secondaires disposent d’une salle informatique fonctionnelle.- L’accès à Internet dans les écoles rurales est inférieur à 10 %.Projets à lancer :- Plateforme nationale de ressources éducatives numériques (open source).- Dotation de tablettes solaires en milieu rural.- Appels à projets pour startups edtech ivoiriennes.

9. Comment évolue la décentralisation de la gestion éducative ?

État des lieux :- Environ 30 % des budgets d’équipements sont gérés localement (collectivités).- Moins de 50 % des écoles ont des directions décentralisées avec marge d’action budgétaire.

Défis : coordination verticale, compétences inégales des agents locaux.Solutions : renforcement des capacités locales, création d’un fonds d’appui à la gouvernance éducative locale.

Mot de fin

L’éducation est le socle du développement durable, de la cohésion sociale et de la compétitivité d’une nation. La Côte d’Ivoire, riche de sa jeunesse, de son potentiel humain et de ses ambitions régionales, se trouve aujourd’hui à un tournant stratégique. Il ne s’agit plus seulement d’élargir l’accès, mais d’assurer une éducation de qualité, équitable, inclusive et tournée vers l’avenir.

En nous inspirant de modèles performants comme celui de la Corée du Sud, tout en tenant compte de nos réalités locales, nous avons l’opportunité de bâtir un système éducatif innovant, résilient et compétitif. Cela passe par un engagement fort de l’État, une responsabilisation accrue des acteurs locaux, un investissement massif dans les enseignants et les infrastructures, et une intégration intelligente du numérique.

Je reste convaincu que, collectivement, avec ambition, rigueur et vision, nous pouvons faire de l’école ivoirienne un véritable levier de transformation nationale.

Merci.

Avec Sercom

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