Enseignement/Beda Sika Jacques : 32 ans au service de Ferkessédougou

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Arrivé à Ferkessédougou en 1994 pour sa première affectation, Beda Sika Jacques aurait pu suivre le parcours de nombreux fonctionnaires en demandant rapidement sa mutation. Il a préféré faire de cette ville sa terre d’adoption. Pendant trente-deux ans, cet enseignant d’arts plastiques est resté fidèle à son poste, traversant les crises, maintenant l’école debout, soutenant des centaines d’élèves et consacrant sa vie à une même communauté. Une trajectoire exceptionnelle qui se confond avec l’histoire récente de l’école ivoirienne dans le nord du pays.


Il est des carrières qui se résument à une succession d’affectations. Celle de Beda Sika Jacques raconte tout autre chose : la fidélité à une terre, l’attachement à une population et la conviction que l’école mérite qu’on lui consacre une vie entière. Après trente-deux années de service, l’enseignant vient de faire valoir ses droits à la retraite à Ferkessédougou, la ville de sa première affectation, devenue au fil des décennies celle de tous ses engagements.

‎Lorsque le jeune professeur d’arts plastiques rejoint Ferkessédougou en 1994, la cité du Tchologo ne figure pas parmi les destinations les plus convoitées de l’administration publique. Beaucoup de nouveaux fonctionnaires n’y séjournent que le temps nécessaire avant de solliciter un départ vers d’autres horizons. Lui prend le chemin inverse. Il s’installe durablement, découvre la culture sénoufo, partage le quotidien des populations et construit avec elles des liens qui dépassent largement le cadre professionnel.

‎« J’ai trouvé ici une famille. Ferké m’a accueilli comme l’un des siens et j’ai estimé naturel de lui rendre ce qu’elle m’a offert », confie-t-il à ceux qui l’interrogent sur cette fidélité peu commune.

‎Cette relation avec la ville prend toute sa dimension lorsque survient la crise politico-militaire de septembre 2002. Le système éducatif s’effondre dans une grande partie du nord de la Côte d’Ivoire. Les établissements ferment leurs portes, l’administration cesse pratiquement de fonctionner et des milliers d’élèves voient brutalement leur parcours interrompu.

‎Deux ans plus tard, alors que l’incertitude demeure, Beda Sika Jacques revient à Ferkessédougou avec une seule priorité : remettre l’école en marche. Aux côtés d’un groupe restreint d’enseignants volontaires, il participe à la réouverture progressive des établissements, notamment du Lycée moderne de Ferkessédougou, permettant à de nombreux jeunes de retrouver le chemin des salles de classe.

‎Dans ces circonstances exceptionnelles, chacun accomplit bien davantage que sa mission initiale. Professeur d’arts plastiques, il enseigne également le français, la philosophie ainsi que l’Éducation civique et morale, devenue aujourd’hui l’Éducation aux droits de l’homme et à la citoyenneté (EDHC). Cette disponibilité contribue à limiter les ruptures d’apprentissage dans un contexte où chaque enseignant représente une ressource précieuse.

‎Son investissement ne s’arrête jamais aux portes de l’école. Confronté aux difficultés économiques de nombreuses familles, il règle lui-même les frais de scolarité de plusieurs élèves, achète leurs fournitures et ouvre son domicile à des jeunes dont les parents vivent hors de Ferkessédougou. Hébergés tout au long de l’année scolaire, ces élèves trouvent auprès de lui un cadre propice à la poursuite de leurs études.

‎« Un enfant ne devrait jamais abandonner l’école parce que sa famille manque de moyens », répète-t-il volontiers à ses proches, convaincu que l’éducation demeure la première réponse aux inégalités.

‎Parallèlement à son activité pédagogique, Beda Sika Jacques participe durant plusieurs années aux secrétariats des examens du Brevet d’études du premier cycle (BEPC) et du Baccalauréat. Son sens de l’organisation et sa rigueur lui valent d’être désigné chef de secrétariat, une responsabilité qu’il exerce depuis plus d’une décennie lors des différentes sessions d’examens, contribuant au bon déroulement de ces rendez-vous déterminants pour des milliers de candidats.

‎Lorsque la Côte d’Ivoire traverse la crise postélectorale de 2010, beaucoup choisissent une nouvelle fois de quitter les zones les plus exposées. Fidèle à sa ligne de conduite, Beda Sika Jacques demeure à son poste. Pour lui, interrompre l’école reviendrait à compromettre l’avenir d’une génération entière.

‎Cette constance forge progressivement une réputation qui dépasse largement le milieu éducatif. Au fil des années, collègues, parents d’élèves et anciens apprenants voient en lui un éducateur dont le parcours épouse celui de Ferkessédougou. La ville finit par l’adopter comme l’un de ses propres fils.

‎Cette histoire singulière a d’ailleurs retenu l’attention du journaliste André Silver Konan. Dans une publication largement relayée sur les réseaux sociaux, il relève le caractère exceptionnel de cette trajectoire : « En général en Côte d’Ivoire, la sédentarisation se fait du Nord au Sud. Le doyen Beda Sika Jacques est l’un des rares Ivoiriens qui a appliqué cette sédentarisation à rebours. (…) Toute sa vie de fonctionnaire, il l’a passée à Ferké. De la rébellion de 2002 à la crise postélectorale de 2010, en passant par les événements de 2020. Tout Ferké l’a adopté comme un fils parce qu’il s’y sent comme chez lui. »

‎Le journaliste va plus loin en observant que ses enfants eux-mêmes se présentent comme des natifs de Ferkessédougou, preuve qu’au-delà d’une simple affectation administrative, c’est une véritable histoire familiale qui s’est écrite dans cette ville.

‎Au moment de refermer ce long chapitre professionnel, Beda Sika Jacques ne quitte d’ailleurs pas Ferkessédougou. Il y demeure pour vivre sa retraite, fidèle à cette cité où il est arrivé il y a plus de trois décennies comme jeune enseignant et qu’il n’a jamais envisagé d’abandonner.

‎Son parcours laisse en héritage bien davantage que des années de service. Il raconte le choix de rester lorsque partir semblait plus facile, de maintenir l’école ouverte lorsque tout vacillait, d’accompagner des élèves jusque dans leur quotidien et de considérer l’enseignement comme un engagement envers toute une communauté.

‎À Ferkessédougou, plusieurs générations garderont le souvenir d’un professeur. Beaucoup évoqueront un père, un conseiller, un protecteur. Tous retiendront l’image d’un homme qui, pendant trente-deux ans, aura fait de la fidélité à une ville et de l’amour de l’école les principes directeurs de toute une vie.

‎Toussaint Konan avec Mamadou Ouattara

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