Dans les salles feutrées du siège de l’UNICEF à Abidjan, les discours officiels ont vite laissé place à une réalité brutale. Vendredi 9 octobre, l’ouverture de la 5ᵉ édition de la Conférence internationale « Voix des filles » a rappelé une vérité dérangeante : si la Côte d’Ivoire scolarise davantage ses filles, les unions précoces, les grossesses non désirées et les violences continuent de briser des trajectoires en plein vol. Organisée par l’ONG Prokids Côte d’Ivoire en marge de la Journée internationale de la fille (célébrée ce 11 octobre), cette rencontre de trois jours vise un objectif clair : transformer les doléances de la jeunesse en actes politiques fermes.
Des textes de loi face au poids des traditions
Pourtant, le cadre juridique s’est endurci. En 2019, le législateur ivoirien a fixé l’âge légal du mariage à 18 ans pour tous. Mais sur le terrain, la coutume et la précarité dictent encore leurs règles. Selon la dernière Enquête démographique et de santé (2021), près de 29,4 % des femmes de 20 à 49 ans ont été mariées avant leur majorité, et environ 7 % l’ont été avant d’atteindre l’âge de 15 ans.
Face à ces statistiques tenaces, la représentante de l’UNICEF, Mme N’deye Fall, refuse tout triomphalisme. Pour elle, cette journée ne saurait être une simple parenthèse festive : « Elle doit constituer un moment de mobilisation et de redevabilité ». Poussant le plaidoyer un cran plus loin, elle appelle désormais à l’institutionnalisation formelle de cette journée au niveau national afin d’ancrer la protection des adolescentes dans l’agenda d’État.
Finies les décisions prises sans les premières concernées
La méthode Prokids entend rompre avec les habitudes. Pour la présidente de l’ONG, Aïcha Traoré, il est temps d’arrêter d’élaborer des programmes « pour » les filles, mais sans elles. Cette année, cinq participantes des éditions précédentes ont intégré directement le comité de pilotage.
« Notre désir va au-delà de juste inciter les jeunes filles, mais surtout de les mettre au centre de leur avenir », tranche Aïcha Traoré, qui réclame un engagement financier clair et des budgets dédiés pour pérenniser cette dynamique.
Derrière les statistiques, le drame humain
L’intervention d’Ekassi Eloundou Paul Stéphanie, pour Save the Children, a apporté une incarnation poignante aux débats. Elle a relaté le parcours d’une gamine de 14 ans, tirée des griffes d’une agression sexuelle et prise en charge par le dispositif « One Stop Center », conçu avec le ministère de la Femme, de la Famille et de l’Enfant. Un témoignage brut qui rappelle que derrière les graphes institutionnels se jouent des destins brisés.
Un constat partagé par N’Gakoutou Timothée (UNESCO), qui a dénoncé ces mariages forcés qui vident les classes de leurs élèves, tandis que Sanata Koné (UNFPA) insistait sur la nécessité d’investir massivement dans la santé sexuelle et reproductive pour donner aux filles les moyens de choisir leur vie.
L’État salue l’impact tout en reconnaissant les chantiers
Au nom du ministre de la Promotion de la Jeunesse, Mamadou Touré, Koné Mamadou a salué le travail de terrain de Prokids — récompensée par le Prix national d’excellence pour l’engagement citoyen en 2024 après avoir touché plus de 35 000 adolescentes.
Ouvrant officiellement les travaux au nom de la ministre Nassénéba Touré, Dr Binaté a réaffirmé la volonté gouvernementale d’éradiquer ces fléaux. Durant trois jours, des déléguées venues de Côte d’Ivoire, du Bénin, du Togo, de Guinée et du Sénégal vont affûter leurs propositions face aux décideurs.
Passer des paroles aux actes
Tout l’enjeu sera d’éviter que ces déclarations ne finissent dans les tiroirs ministériels. Car protéger ces jeunes filles ne relève pas de la charité ni des vœux pieux : c’est leur donner le pouvoir réel de décider de leur vie. La réussite de ce sommet se mesurera, dès la semaine prochaine, à la concrétisation de ces promesses sur le terrain.

